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Chapitre
2. HISTOIRE DU DÉVELOPPEMENT DU
TÉLÉTRAVAIL
DEFINITION
Le
télétravail est à la fois un concept ancien et une idée
à revisiter à l'heure même de la révolution numérique et
du développement des réseaux publics de communication comme
Internet.
Si
le concept de télétravail est évoqué dès 1950 par Norbert
Wiener dans son ouvrage The human use of Human Beings.
Cybernetics and society, il faut attendre les années
1970 pour que le télétravail devienne, au moins dans les
esprits, une option face au travail nécessitant la présence
dans l'entreprise.
1.
Histoire du développement du télétravail
1.1. Les
années 70
A
cette époque le rapport
Nora-Minc[1]
célèbre le mariage de l'informatique et des télécommunications
en même temps qu'il baptise cette union "télématique".
Dans la foulée de cette étude (dont les prédictions ne sont
pas encore toutes réalisées) naît et prend corps l'une des
premières réflexions sur le travail à distance devenu peu
à peu le télétravail.
D'autres
prédictions, tout aussi enthousiastes, sont émises à la
même époque par de nombreux chercheurs et praticiens vis-à-vis
des potentialités offertes par cette nouvelle forme de travail.
Combien de colloques, de séminaires, de groupes de travail
peuvent se tenir ou se constituer pour débattre de cette
question et pour démontrer à l'opinion publique que le télétravail
constitue l'un des remèdes miracles aux maux dont souffrent
déjà les économies occidentales.
Une
étude du Bell system de 1971 prévoit que tous les cadres
américains travailleront chez eux en 1990. Deux études en
1974, une japonaise, l'autre anglaise, indiquent respectivement
que 65 % des emplois tertiaires et 20 % des emplois globaux
pourront être tenus à distance.
Les
américains parlent de telecommuters
pour évoquer les possibilités de la téléinformatique qui
évitent en partie les trajets quotidiens de la maison au
travail et réciproquement. Jack Nilles, directeur du Programme
NTIC au centre du futur de l'Université de la Californie
du sud (UCLA), inventera en 1973 le mot de telecommuting.
Le
pays de la libre entreprise a une longue tradition de travail
indépendant à domicile[2]. Contrairement à la France, l'idée de
faciliter ces activités grâce aux télécommunications est
plutôt appréciée. Alvin Tofler renforce cette thèse dans
son ouvrage Le choc du futur en 1972 avec le retour
à "l'industrie familiale".
En
1978, la DGT (Direction générale des télécommunications),
aujourd'hui France Télécom, lancera des expériences de télétravail
en créant des agences de proximité., avec l'objectif de
s'offrir une vitrine et à terme de nouvelles formes de consommation
dans les télécommunications.
1.2. Les
années 80
En
1980, Jacques Delors, alors directeur du centre de Recherche
"Travail et société" de l'Université Paris-Dauphine
écrit :
"Notre
espoir est double : d'une part une rénovation du milieu
rural, d'autre part un couple habitat-travail différent
de celui de la deuxième révolution industrielle… quand on
veut diminuer les coûts d'énergie, de transport, de structures
immobilières, on diminue du même coup l'accès à l'information
et la sociabilité.
Le
télétravail peut-il permettre de rééquilibrer le territoire
français et éviter, comme nous le voyons aujourd'hui, que
certaines parties de la France ne se remplissent que deux
ou trois fois par an ?"
Les
travaux de recherche se multiplient sur les impacts des
nouvelles technologies de l'information et de la communication
(NTIC) sur les organisations.
Evoquant
cette forme de travail à distance, B. Brabet et J. Voge
en 1981, lors d'une conférence de l'IDATE (Institut pour
le Développement et l'Aménagement des télécommunications
et de l'Economie) parlent du télétravail qu'ils définissent
comme "activité professionnelle faisant intervenir
les moyens de télécommunications".
Dans
un contexte culturel bien différent des Etats-Unis, l'interprétation
d'un travail à distance grâce aux télécommunications va
donner lieu à une vision pauvre et injuste du phénomène.
Le travail à distance c'est d'abord le travail à domicile
ressenti comme marginalisation sociale, dans le droit fil
des imageries du XIXe siècle, de l'homme captif devant sa
machine à produire. Dès le départ, cette méprise va créer
un tort considérable à une idée, un concept d'organisation
en avance sur son temps.
A
la même époque, le décollage du secteur tertiaire et l'arrivée
des premiers équipements bureautiques et informatiques relancent
de nouvelles formes de travail à distance. Travail à domicile,
donc à distance…
En
République Fédérale d'Allemagne, en 1980, le Bureau Fédéral
du Travail estime à 20 000 le nombre de travailleurs
à domicile utilisant la bureautique. Des employés sont invités
à faire chez eux un travail répétitif de saisie de données.
L'irruption de ce phénomène inquiète les syndicats défavorables
au travail à domicile.
L'un
des précurseurs du télétravail en France, Pierre Bertaud,
crée sa première société PBS en 1979.
Il
s'agit d'une entreprise de traitement de textes à façon.
Elle travaille pour de grandes sociétés et compagnies d'assurances
qui externalisent une partie de leurs travaux de dactylographie.
Installée dans un premier temps à Paris, elle développe
sa clientèle dans la région parisienne. L'organisation de
sa production est simple.
Un
coursier collecte chez le client deux fois par jour des
cassettes dictées en même temps qu'il livre les textes prêts.
PBS, qui est un des premiers sur la place à fournir ce type
de service, constate aussi la difficulté de garder son personnel
de saisie.
Personnel
féminin dont le turn-over sur des machines de traitement
de textes spécialisées rend encore plus difficile la maîtrise
de la production.
Nous
sommes en 1979, c'est l'époque où l'Institut Auguste-Comte
lance une étude sur l'emploi à distance. Pierre Bertaud,
interviewé, met en évidence l'intérêt de sa formule pour
les entreprises et dans le cadre de l'entretien évoque l'hypothèse
de faire travailler ses dactylos en province. L'Institut
déclare alors dans son rapport, que PBS travaille "à
distance de ses clients".
A
la même époque, sous la pression des acteurs sociaux qui
voient d'un mauvais œil la possibilité d'une relance du
travail à domicile grâce aux télécommunications, le secrétaire
d'Etat chargé de la condition des travailleurs manuels va
inciter le gouvernement à revoir le statut du travail à
domicile.
En
juin 1980, M. Barre, alors Premier Ministre, demande à G.
Braun, député des Vosges, un rapport évaluant l'impact des
la télématique sur le travail à domicile. La portée médiatique
donnée aux conclusions d'un rapport intéressant, mais qui
ne concerne qu'une très faible partie des actifs, va être
catastrophique.
Malgré
les précautions introductives du député dans sa lettre d'accompagnement
et dans son rapport qui sera remis quelques mois plus tard
-"… la notion du travail à domicile n'est qu'un aspect
du travail à distance et doit également être distinguée
du télétravail…"- la confusion s'établit et suscite
le refus : télétravail ou travail à distance = travail à
domicile.
La
même année, une collaboratrice de PBS originaire de la Meuse,
rencontre au cours d'une réunion privée un futur ministre
des Postes et télécommunications, Gérard Longuet, député
et membre du Conseil Général. Il insistera auprès de cette
collaboratrice pour lancer une première initiative de délocalisation
de la production des établissements PBS.
C'est
chose faite en 1981, lorsque Pierre Bertaud installe une
première unité de production à Demange-aux-Eaux, dans la
Meuse. L'organisation de la production reste inchangée.
Un coursier assure une liaison journalière en voiture pour
récupérer les cassettes et livrer les travaux finis.
Le
travail est impeccable, les frais généraux et, par contrecoup,
les prix sont maîtrisés ; les salaires, motivants pour la
Meuse, stabilisent le personnel en sécurisant la production.
Mais
quoi qu'en dise une presse un peu hâtive, si PBS a délocalisé
une partie de sa production en Meuse, PBS ne fait pas de
télétravail. Il faudra attendre 1987 pour que PBS commence
à s'intéresser à un retour –c'est-à-dire une livraison –
des textes finis par téléimpression pour certains de ces
clients.
En
1981, le milieu bancaire est en pleine transformation :
dématérialisation des titres et de la monnaie, et croissance
rapide des transactions électroniques. Outre-Atlantique,
la Continental Illinois Bank de Chicago (disparue aujourd'hui)
est souvent citée comme exemple de télétravail pour avoir
installé un télélocal à 20 km de Chicago, dans un de ses
centres de formation.
A
cette époque, il s'agit d'un centre de traitement à façon
assurant le post-marquage et le tri des chèques ainsi que
le traitement des effets. Les traitements sont assurés par
les élèves, des vacataires sont payés à la tâche sur des
machines de traitement de textes et deux permanentes seulement
travaillent à domicile sans être en liaison télématique.
Peut-on parler de télélocal pour un lieu qui est en réalité
un centre de formation et sans liaison spécialisée ?
En
1985, le rapport de fin d'étude de FAST (organisme d'étude
dépendant de la Cce) sur le travail à distance en milieux
urbain et rural européen ne permettra pas de dissiper les
imprécisions soulevées par les nombreuses définitions du
télétravail.
La
confusion sera à son comble quand l'irruption des technologies
modifiera le champ des applications de la délocalisation
: il n'y aurait pas délocalisation du travailleur mais du
service. Exemple en est le cas des services de télédépannage
et de télésurveillance.
L'employé
continue à aller au siège de son entreprise au lieu de se
déplacer chez son client. Le service s'établit à distance
et économise des déplacements (grand argument du télétravail).
L'agent qui va virtuellement chez son client est-il un télétravailleur
?
En
1983, tentant d'exprimer l'idée de décentralisation, de
délocalisation associée au travail à distance, le Petit
Larousse donne cette définition du télétravail : "organisation
décentralisée des tâches, les travailleurs les accomplissant
à distance grâce à l'utilisation de la télématique".
Aux
Etats-Unis, l'inventeur du telecommuting, Jack Nilles,
insiste, sur l'idée d'un lieu satellite "construit
ou mis à disposition près du domicile des télétravailleurs…
par la firme qui les emploie".
En
1985, à l'occasion d'une journée sur le télétravail, à l'AFCET[3], il est rappelé que
si l'étymologie de télétravail est "un travail effectué
à distance", le préfixe télé lui confère un
autre sens : celui du travail exécuté par l'intermédiaire
des nouvelles technologies de la communication.
1.3. Les
années 90
En
France, Le début de la décennie est marquée par les appels
à projets lancés et aidés par la DATAR et par le Rapport
Breton. Tous deux ont permis de montrer le chemin parcouru
et le passage des rêves futuristes aux réalités quotidiennes.
L'Europe
entière investit dans des missions de recherche sur le télétravail.
La commission de l'UEE a notamment confié une étude sur
l'analyse des contraintes du développement de ce nouveau
mode de travail dans les pays de la Communauté, à des économistes
et juristes spécialisés dans le domaine des nouvelles technologies.[4]
1.3.1.
Le Rapport Breton
C'est
en 1993 que le Premier Ministre, Edouard Balladur, demande
à Thierry Breton, délégué interministériel auprès du Ministère
de l'Intérieur et du Ministère des Entreprises, un rapport
sur la faisabilité et les conditions de développement du
télétravail.
D'après
la Mission télétravail dirigée par Thierry Breton, le télétravail
ne concerne à l'époque que 16 000 personnes. Elle prévoit
qu'il devrait y avoir entre 150 000 et 200 000 télétravailleurs
en l'an 2000, et entre 300 000 et 500 000 en 2005.
Thierry
Breton précise également que le "télétravail ne se
répandra pas à la vitesse de pénétration des nouvelles technologies,
mais à la vitesse de diffusion des nouveaux modes d'organisation".
Autrement
dit, la vitesse plus ou moins rapide du développement du
télétravail dépendra de l'apparition de nouveaux facteurs,
telle qu'une politique publique incitative ou encore une
évolution plus rapide des mentalités sous des contraintes
extérieures.
Le
télétravail induit une révolution dans le mode d'organisation
du travail. Pour Thierry Breton, il est fort probable que
les mentalités évolueront moins vite que les outils techniques
au service du télétravail. Si le télétravail a un avenir,
son développement ne se fera que lentement, au rythme de
notre perception de ce qu'est "la façon de travailler".
Dans
son rapport, Thierry Breton analyse enfin le développement
du télétravail tel qu'il a pu être constaté au cours des
derniers mois. Ce phénomène est dû à la conjonction de plusieurs
facteurs : conjoncturels, structurels, liés à l'aménagement
du territoire et à l'évolution technologique.
a)
Les facteurs conjoncturels
La
récession économique contraint la plupart des entreprises
à revoir de façon significative le poids et la structure
de leurs charges. Cela conduit les décideurs à repenser
leur organisation et les oblige à procéder à des restructurations,
avec le souci d'augmenter la flexibilité dans l'organisation
du travail.
b)
Les facteurs structurels
La
tertiairisation de l'économie s'est accentuée au
cours des années 80. Nous sommes entrés dans une phase que
certains analystes économiques qualifient de postindustrielle.
Les entreprises ont déjà sensiblement optimisé la productivité
de leurs activités industrielles. Elles sont contraintes
maintenant d'accroître la compétitivité de leurs activités
tertiaires. C'est sur ces dernières que la compétitivité
internationale portera dans l'avenir.
A
cette tertiairisation de l'économie s'ajoute la nécessité
toujours plus grande d'être de plus en plus proche des consommateurs
ou de l'utilisateur final. Cette évolution concerne non
seulement les entreprises mais aussi les administrations,
les collectivités locales et plus généralement les Etats
dont l'objectif des prochaines décennies sera d'accroître
par tous les moyens l'efficacité.
c)
Les facteurs liés à l'aménagement du territoire
Outre
ces nouvelles contraintes structurelles et conjoncturelles,
la France doit également faire face à un déséquilibre
de ses territoires. En effet, 40 % de la population
occupe moins de 1 % de l'espace de notre pays. La concentration
en Ile-de-France a eu tendance à se renforcer encore ces
dernières années.
En
1989, dans une enquête de Bossard consultants, on note que
lors de changements de localisation des sociétés, pour 20
transferts vers la région parisienne, on ne compte que 5
départs vers la province. De plus, les activités généralement
délocalisées vers l'Ile-de-France sont des activités tertiaires.
Les
coûts directs du travail dus à la congestion des grandes
métropoles sont de moins en moins supportables pour l'entreprise.
Le
coût des transports est également un facteur important.
Ainsi sur les voies rapides d'Ile-de-France, le nombre de
milliers d'heures par kilomètre d'embouteillage est passé
de 253 en 1981 à 610 en 1989, soit un accroissement moyen
annuel de 11,8 %.
Un
dernier facteur déterminant est celui des salaires. Le salaire
moyen dans le secteur des services en 1989 est d'environ
120 000 F par an en région parisienne, et d'environ 97 000
F par an en province.
d)
Les facteurs liés à l'évolution technologique
Les
progrès technologique de l'informatique, des télécommunications
et de la bureautique ainsi que la baisse des coûts font
qu'il n'y a plus au début des années 90 d'obstacle technique
ni même économique au développement du télétravail. De plus,
la numérisation généralisée du réseau de télécommunication
français, associée à la baisse des coûts des télécommunications,
permet de localiser des activités sur l'ensemble du territoire.
1.3.2.
Les appels à projets de la DATAR
De
1990 à 1993 la DATAR (Délégation à l'Aménagement du Territoire
et à l'action Régionale) lance trois appels à projets successifs.
Le
but de la DATAR, est de délocaliser des tâches à l'échelle
du territoire de la France, d'une grande ville vers une
autre, d'une grande ville vers sa banlieue, d'une zone urbaine
vers son arrière-pays rural.
C'est
ainsi que les experts de l'aménagement du territoire comptent
protéger, voire reconstituer, le tissu social des zones
fragiles, et décongestionner les métropoles.
Le
premier appel à projets, plus large que le télétravail et
principalement axé sur la formation (enseignement à distance,
utilisation du câble…) est lancé en 1990. Il s'intitule
"Nouvelles techniques d'Information et de communication
et services innovants pour l'aménagement du territoire".
Le
deuxième appel à projets lancé fin 1992 avec la participation
de France Télécom et le soutien de la CEE, s'intitule "Télétravail,
nouvel aménagement du territoire et compétitivité économique".
C'est
fin 1993 qu |